À l’occasion de la Journée mondiale de l’eau, célébrée ce 22 mars 2026, la communauté internationale a mis en lumière le lien étroit entre l’accès à l’eau et l’égalité, en insistant notamment sur la participation des femmes et des filles dans la gouvernance de cette ressource vitale. En Haïti, cette réflexion prend une dimension particulière, tant les défis liés à l’eau sont profondément ancrés dans les réalités sociales, économiques et environnementales du pays.
Les experts de l’eau et de la santé parlent encore trop peu. Pourtant, les maladies hydriques liées à l’eau insalubre, à l’assainissement inadéquat et au manque d’hygiène provoquent chaque année entre 1,4 et 1,7 million de décès dans le monde. Ces maladies sont bien connues : choléra, diarrhée, typhoïde, hépatite A, bilharziose ou encore poliomyélite.
L’eau non potable constitue ainsi une cause majeure de mortalité et une urgence humanitaire, en particulier dans les pays les plus vulnérables. Elle représente également un frein important au développement économique et social.
La reconnaissance, en 2010, de l’accès à l’eau potable et à l’assainissement comme un droit fondamental par les Nations unies, les inégalités restent frappantes. Environ 2,2 milliards de personnes dans le monde n’ont toujours pas accès à une eau potable gérée en toute sécurité. Par ailleurs, 3,4 milliards d’êtres humains ne disposent pas de services d’assainissement sûrs, et près de 419 millions pratiquent encore la défécation à l’air libre.
L’accès à l’hygiène demeure également insuffisant : environ 2 milliards de personnes ne disposent pas d’installations de base pour le lavage des mains avec de l’eau et du savon à domicile. Les conséquences sont particulièrement graves pour les enfants. Chaque jour, entre 800 et 1 000 enfants de moins de cinq ans meurent de maladies diarrhéiques liées à l’eau insalubre.
Ainsi, au-delà de la qualité de l’eau, c’est bien l’accès équitable à cette ressource qui constitue aujourd’hui l’un des défis majeurs du XXIe siècle. Une eau potable qui n’est pas accessible à tous, en quantité suffisante et à un coût abordable, ne remplit pas pleinement son rôle de droit fondamental.
Haïti : une question d’eau… mais surtout d’accès
En Haïti, la question ne se limite pas à savoir quelle eau nous buvons. Elle pose avant tout une interrogation essentielle : qui peut réellement accéder à une eau potable, dans quelles conditions, et à quel prix ?
L’accès à l’eau potable reste complètement inégal. Dans les zones urbaines, de nombreux ménages dépendent de camions-citernes, de kiosques privés ou de la vente d’eau en sachets. Cette eau, souvent perçue comme plus sûre, représente pourtant un coût élevé pour les familles, notamment les plus pauvres.
Dans les zones rurales, les défis sont différents mais tout aussi préoccupants. L’accès physique à l’eau constitue un obstacle majeur : il faut parfois parcourir de longues distances pour atteindre une source, souvent non protégée. Rivières, puits ouverts ou sources naturelles restent largement utilisées, malgré les risques sanitaires.
Cette réalité révèle une double fracture. D’une part, une fracture économique : les populations les plus vulnérables paient proportionnellement plus cher pour une eau de qualité incertaine. D’autre part, une fracture territoriale : l’accès à l’eau dépend fortement de la localisation géographique.
Les femmes et les filles sont particulièrement touchées. Chargées de la collecte de l’eau, elles consacrent un temps considérable à cette tâche, au détriment de leur éducation, de leurs activités économiques et de leur bien-être.
Entre solutions marchandes et risques environnementaux
Face aux défaillances des systèmes publics, on observe une transformation rapide des modes d’approvisionnement en eau, notamment dans les régions comme le Nord et le Nord-Est.
La prolifération d’entreprises de traitement d’eau, en particulier par osmose inverse, témoigne d’une demande croissante en eau dite « potable ». Parallèlement, la consommation d’eau en sachets et en bouteilles plastiques ne cesse d’augmenter, traduisant une méfiance envers les sources traditionnelles.
Cependant, cette évolution n’est pas sans conséquences. Le forage de puits, souvent réalisé sans encadrement technique adéquat, favorise une exploitation incontrôlée des nappes phréatiques. Dans certaines zones, ces ressources sont déjà fragilisées par des formes de pollution diffuse, liées notamment à l’absence de systèmes d’assainissement efficaces.
En milieu urbain, la proximité entre les fosses septiques et les points de captage aggravent les risques. Les infiltrations contaminent l’eau et exposent les populations à des maladies hydriques telles que le choléra, la diarrhée ou diverses infections parasitaires.
Des initiatives locales porteuses d’espoir
Face à ces défis, certaines initiatives montrent qu’un autre modèle est possible. En 2017, à la suite d’une évaluation des besoins dans la zone de Lacoma (Cabaret), Heifer International, en partenariat avec l’organisation des Petits Frères et Sœurs de l’Incarnation, a construit un lac collinaire devenu aujourd’hui une ressource essentielle pour la communauté. Les habitants continuent de témoigner des bienfaits de cet ouvrage, qui soutiennent à la fois les activités agricoles, l’élevage et la résilience locale.
Dans le Bas-Nord-Ouest, notamment dans la commune de Baie-de-Henne, section de Dupré, localité de Tranquille, un système d’adduction d’eau potable a été mis en place au bénéfice de la population. À travers ces actions, Heifer a démontré son engagement à améliorer durablement les conditions de vie des communautés locales, tout en valorisant l’accès à une ressource essentielle et en renforçant la résilience des ménages.

Au-delà de la disponibilité de l’eau, cette initiative a contribué à améliorer l’accès équitable à la ressource, en particulier la dépendance des populations à des sources éloignées ou incertaines.
De même, à Malfety, dans le Nord-Est, la mise en place du canal d’irrigation KPR (Kanal Pi Rèd), appuyée par Heifer à travers le projet AgriFront, illustre la capacité des communautés à développer des solutions durables et adaptées à leur réalité.
Ces expériences démontrent que des solutions locales, construites avec les communautés, peuvent transformer durablement l’accès à l’eau, tout en renforçant la sécurité alimentaire et la résilience face aux changements climatiques. Elles rappellent également l’importance de la mobilisation collective, chère à l’œuvre Gouverneurs de la Rosée, où l’eau devient un vecteur de solidarité et de reconstruction.
Un enjeu de gouvernance et de justice sociale
Aujourd’hui, la question de l’eau en Haïti dépasse largement les aspects techniques. Elle est profondément sociale et politique.
Qui contrôle la qualité de l’eau vendue dans les rues ? Qui régule les entreprises de traitement ? Qui protège les ressources naturelles ?
Le défi est clair : garantir un accès universel, équitable et durable à l’eau potable. Cela nécessite une implication conjointe des institutions publiques, des organisations locales, du secteur privé et des citoyens.
Parmi les priorités figurent :
- Le contrôle rigoureux de la qualité de l’eau ;
- La régulation du secteur privé ;
- La sensibilisation des populations ;
- La protection des bassins versants ;
- L’investissement dans les infrastructures durables.
Le véritable enjeu en Haïti n’est donc pas uniquement de savoir quelle eau nous buvons, mais surtout de garantir que chacun puisse y accéder, de manière sûre, abordable et durable. Donc, de l’eau pour tous, pas pour quelques-uns.
L’eau ne doit pas être un privilège. Elle est un droit. Et au-delà de la ressource, c’est une question de dignité, de justice sociale et de développement.
Ensemble, faisons le choix d’agir, afin de devenir les véritables gouverneurs de notre eau.
Source : Baromètre de l’eau, de l’assainissement et de l’hygiène, 7e édition, mars 2021.